Face à Trump, à Carney et à la Chine, il faut s’appuyer sur nos forces, pas se fondre dans le décor canadien.
Martine Ouellet
Publiée par Le Devoir (lire l’article sur ledevoir.com)
Le spectacle quotidien donné par Donald Trump a un effet trompeur. Il donne le tournis à tout le monde, et c’est certainement son intention.
Dans une perspective plus large, il est primordial de rappeler que le déclin de l’empire américain auquel réagit Trump ne date pas d’hier. Déjà en 2010, la Chine prenait le premier rang de la production manufacturière. En 2024, elle était loin devant, avec 28 % de la production mondiale, contre 17 % pour les États-Unis. Au-delà des outrances verbales quotidiennes de Donald Trump, c’est ce mouvement de fond qui est important. La montée en puissance des BRICS et la dédollarisation, qui obsèdent les élites politiques et financières états-uniennes, s’inscrivent dans cette logique.
Face à cela, le mouvement indépendantiste traverse une période de fébrilité. La vraie question n’est pas « Que faire devant Trump ? », mais « Que faire devant le grand bouleversement géopolitique actuel ? ».
Prendre le virage climatique
Le mouvement indépendantiste se trouve à la croisée des chemins. Soit il choisit le repli, l’apaisement, le « dos rond » face à l’intimidation de Trump, comme le suggère une certaine élite, soit il renoue avec les valeurs qui ont permis la Révolution tranquille :l’affirmation de la langue, la défense du bien commun, des services publics universels qu’on a nommés le modèle québécois. À cela s’ajoute aujourd’hui un impératif incontournable : le virage climatique.
Revenir au bien commun et prendre le virage climatique impliquent de mettre fin à l’extractivisme effréné au service des grandes entreprises qui détruisent le territoire et, par le fait même, notre avenir. Plutôt que d’essayer de protéger les marges de profit des lobbys face aux guerres tarifaires, les élus indépendantistes devraient travailler à s’en affranchir.
Malheureusement, nous assistons actuellement à un glissement inquiétant. Certains élus indépendantistes dénoncent l’ouverture de Mark Carney aux véhicules électriques chinois, une orientation pourtant favorable aux Québécois, puisqu’elle permet l’accès à des véhicules plus abordables. Du même souffle, ils se montrent ouverts aux pipelines pour aider l’Ouest canadien, des projets qui laisseraient une cicatrice durable sur notre territoire, sans valeur ajoutée pour le Québec, et qui aggraveraient la crise climatique. Ce faisant, ces élus indépendantistes sont en train de défendre les lobbys canadiens de l’automobile et du pétrole au détriment du bien commun québécois. C’est le monde à l’envers.
Mieux protéger nos forêts
Les guerres tarifaires n’ont pas commencé à l’arrivée de Trump, parlez-en à l’industrie du bois, qui en vit depuis 20 ans. S’affranchir des tarifs douaniers dans une perspective de justice climatique, c’est choisir de produire et de consommer le plus possible localement et ensuite, seulement, de diversifier ses marchés. Dans l’industrie du bois, il y a une avenue très prometteuse qui nous permettrait de mieux protéger nos forêts tout en créant des emplois structurants et en ajoutant de la valeur à nos ressources.
Il faut exiger beaucoup plus d’utilisations du bois dans la construction et une deuxième et une troisième transformation du bois récolté sur notre territoire, plutôt que d’exporter des 2 x 4 et de subir des droits de douane. De cette façon, il nous serait même possible de réduire les coupes forestières tout en ayant une croissance de notre richesse. Cette logique doit s’appliquer à l’ensemble de nos ressources.
Diversifier nos marchés pour réduire notre vulnérabilité face aux guerres tarifaires états-uniennes relève du simple bon sens : on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Dans une perspective indépendantiste, élargir nos horizons au-delà de ceux déjà bien balisés par le Canada doit devenir une priorité. Le Québec dispose d’affinités culturelles naturelles avec l’Amérique latine et avec l’Afrique francophone, des régions dont les marchés connaissent une croissance rapide. Nous aurions tout avantage à y développer des relations plus étroites, fondées sur le respect mutuel et le bénéfice réciproque.
Une stratégie indépendantiste authentique doit sortir de la courte vue en s’appuyant sur nos forces, non pas chercher à se fondre dans le décor canadien. L’indépendance n’est pas un repli : c’est une capacité à choisir, lucidement, dans un monde en transformation rapide. Comme disait l’autre : « Si on n’est pas à la table, on est au menu ! »